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Le "moi" et la réincarnation |
LA RENAISSANCE DANS LA TRADITION BOUDDHISTE par Reginald Ray
Reginald Ray est un spécialiste, entre autres domaines, de la doctrine bouddhiste de la réincarnation. Il est non seulement un érudit mais un adepte expérimenté du bouddhisme tibétain. Il nous explique ici, en termes clairs, la conception bouddhiste de la mort et de la renaissance. (extrait de "Pour comprendre le Bouddhisme" Robert Laffont)
De toutes les religions du monde, le bouddhisme est sans doute la seule à accorder autant d'attention à la compréhension de la naissance, de la mort et de la question de l'existence ultérieure ou réincarnation (Punarbhava), selon le nom collectif attribué à ces phénomènes par la tradition. Les Occidentaux considèrent généralement la réincarnation comme une croyance asiatique populaire selon laquelle les gens naissent et renaissent constamment, conformément à la loi du karma.
Cette conception est dans l'ensemble exacte, mais elle néglige deux autres dimensions fondamentales de la doctrine : d'abord le fait que la réincarnation ne se manifeste pas seulement entre les vies mais également constamment dans la vie quotidienne, ensuite le fait que la réincarnation est différente pour les gens ordinaires et pour les saints. La doctrine bouddhiste de la réincarnation est ici abordée sous ces aspects essentiels : le transfert d'une vie à une autre parmi les gens ordinaires puis dans le contexte de la vie ordinaire.
Il est bien connu qu'une des caractéristiques du bouddhisme est d'aborder les questions religieuses par une approche pratique. C'est également vrai pour la réincarnation. Non seulement le bouddhisme formule des théories sur ces phénomènes, mais encore il les explore par l'expérience, grâce à une variété de techniques de méditation qui rendent l'esprit de plus en plus sensible et étendent ses perceptions au-delà des limites de la conscience d'une personne normale. Cela permet aux méditants bouddhistes d'apprendre et de déduire de nombreuses choses sur la mort et la renaissance, des choses inaccessibles à la mesure scientifique et à ses méthodes de vérification collectives et standardisées. Dans les pages suivantes, la dimension expérimentale de la réincarnation est examinée à travers les coutumes qui entourent les saints bouddhistes d'aujourd'hui et d'hier.
Comme les autres religions, ce n'est pas seulement pour les mourants et les morts que le bouddhisme s'intéresse à la mort et à la renaissance, mais aussi pour aider les vivants. Les enseignements bouddhistes sur la mort et la renaissance sont traditionnellement utilisés pour conseiller les mourants, assister les familles en deuil, et même aider les défunts à poursuivre leur voyage. Ces enseignements comportent également des exercices de méditation qu'on peut pratiquer non seulement pour se préparer à sa propre mort, mais également pour explorer l'esprit lui-même. Au Tibet, par exemple, l'un des exercices de méditation les plus avancés reproduit l'expérience de dissolution psychique qui survient au moment de la mort. Accomplissant une traversée consciente de ce territoire inconnu et effrayant, le méditant parvient à dépasser la conscience conditionnée pour faire l'expérience de la nature non conditionnée, radieuse et libre de l'esprit lui-même.
Réincarnation ordinaire : mort et renaissance dans des vies successives
Pour le bouddhisme, l'esprit d'un individu - en réalité la conscience sous une forme subtile - se sépare de son corps physique au moment de la mort de ce dernier. Dans la vie, la conscience est modelée et conditionnée par les tendances karmiques pendant d'innombrables vies. A la mort, la conscience subtile transporte avec elle ces tendances karmiques dans son voyage vers la renaissance.
Au cours de la mort, après une diminution progressive des sens, la conscience se retire dans son lieu de repos, au cur. Chez une personne ordinaire la conscience décline graduellement et, au moment de la mort, il se produit un obscurcissement total identique à l'endormissement. Après un certain temps, on s'éveille sans d'abord réaliser que la mort est survenue. Mais, disent les textes, certaines expériences révèlent ce qui est arrivé. La personne tente de parler à sa famille ou à ses amis, mais ils n'ont aucune conscience de sa présence ou de ses mots. Quand elle se tient au soleil, elle ne projette aucune ombre. Quand elle marche dans le sable, elle ne laisse pas d'empreintes. La personne réalise finalement qu'elle s'est séparée de la vie, qu'elle est morte. fl s'ensuit alors un état d'après la mort qui peut être momentané ou durable.
Selon la tradition tibétaine, la mort ouvre une période généralement considérée comme étant de quarante-neuf jours, pendant laquelle la personne subsiste dans le Bardo, état intermédiaire entre la mort et la renaissance. C'est une expérience purement mentale. La conscience ne dispose que d'un corps très subtil, dépourvu de substance. Dans cet état, on continue à éprouver des expériences qui, parce qu'elles n'ont pas leur origine dans l'existence physique, peuvent être extrêmement frappantes, étranges et effrayantes. Pendant cette phase, la conscience ordinaire cherche désespérément à s'associer de nouveau à une incarnation physique, à réaffirmer son existence. Au cours de ce processus, elle cherche ce qui lui est familier - en d'autres termes, elle cherche le type de situation qu'elle occupait au moment de la mort. En termes bouddhistes, elle cherche à se rattacher à une situation qui reflète son propre état karmique au moment de la mort.
Dans sa quête d'un corps et d'un environnement familiers, la conscience est attirée vers un homme et une femme dont l'union peut engendrer un embryon capable d'assurer la continuité karmique que recherche cette conscience. Selon le bouddhisme, une grossesse commence au moment où une femme peut tomber enceinte et où, de surcroît, une conscience est à la recherche de la situation karmique suscitée par la grossesse. Quand ces conditions sont remplies, la " fertilisation " se produit, la femme tombe enceinte et la conscience trouve une nouvelle demeure.
La réincarnation ordinaire à chaque instant au cours d'une vie
A la doctrine de la réincarnation d'une vie à l'autre s'ajoute la notion plus subtile selon laquelle la réincarnation gouverne le fonctionnement de l'esprit lui-même.
Le bouddhisme enseigne que la notion d'un Moi solide et continu n'est pas un reflet de la réalité, mais est au contraire une idée que nous surimposons à notre expérience qui est par nature éphémère et discontinue. Mais nous sommes profondément attachés à l'idée d'un Moi existant parce que nous avons soif d'être, d'exister, de nous perpétuer, d'exister de plus en plus, d'acquérir du pouvoir et de l'autorité, de ne pas disparaître, de ne pas mourir. Il y a un décalage entre nos tentatives pour donner consistance à un Moi solide et le fait qu'un tel Moi n'existe pas réellement; c'est ce décalage qui engendre la souffrance qui se perpétue tout au long de l'existence humaine.
Nous souffrons quand la réalité n'est pas ce que nous voudrions ni ce que nous tentons d'en faire. Plus nous nions la nature de notre expérience, plus nous souffrons, plus nous luttons et plus nous devenons égocentriques, névrosés, intéressés et méchants.
L'expérience du caractère éphémère et de la discontinuité, que tout le monde éprouve, même si c'est en dessous du seuil de la conscience, reflète la perception d'une intelligence exceptionnellement claire. C'est l'intelligence, inhérente à tout être, qui perçoit les choses telles qu'elles sont (Yathâbhûtam). Cette perception ou intelligence est plus fondamentale que le Moi. C'est ce que nous appelons la " nature de bouddha " (Bouddha-gotra).
La nature de bouddha est fondamentale chez les êtres humains. La croyance dans le Moi est, au contraire, fortuite, accidentelle et relativement superficielle. La croyance en un Moi continu peut plus ou moins obscurcir la nature de bouddha, mais elle ne peut jamais la détruire, la corrompre ou même l'entacher. Mais, quels que soient les efforts que nous tentions pour nier ce qui est vrai (qu'il n'existe pas de Moi) et pour donner consistance à ce qui n'est pas vrai (que le Moi existe), nous ne pouvons jamais entièrement réussir. Plus nous nous acharnons dans cette direction, plus nous devons lutter pour maintenir notre illusion et plus nous faisons de mal à nos semblables.
La notion conventionnelle de la mort est, selon le bouddhisme, inséparablement liée à l'idée d'un " je " ou un Moi, car elle présuppose l'idée d'un Moi qui existerait réellement et qui, à un certain point, cesserait d'exister. Pour nous, la mort signifie la fin de ce Moi que nous croyons être. Mais cet arrêt du Moi se produit constamment, à chaque moment de l'existence. L'idée d'un Moi (et le " je " n'est rien d'autre qu'une idée), comme tout autre de nos concepts, surgit, s'installe momentanément et disparaît. En d'autres termes, cette mort du Moi que nous craignons tant est une composante de notre expérience de chaque instant.
Mais nous ne le reconnaissons pas, par peur de la non-existence, par ignorance . délibérée, et à cause du mouvement d'inertie de nos comportements de fuite de cette réalité, c'est-à-dire le karma que nous avons développé au cours d'innombrables vies. Mais, comme nous l'avons vu, chacun de nous connaît, plus ou moins consciemment, cette mort constante du Moi à chaque instant et c'est pourquoi nous avons si peur de la mort physique. Chaque moment de la vie contient la mort de notre Moi chéri. Cette mort est suivie par une renaissance, basée sur l'ignorance et les tendances karmiques, d'une autre incarnation, en quelque sorte, de cette idée du Moi.
Selon le bouddhisme, ce processus de mort et de réincarnation à chaque instant n'est pas fondamentalement différent du processus qui se produit lorsque nous mourons physiquement et sommes réincarnés. Il est exactement le même, à cette différence prés que, pour la mort et la renaissance d'instant en instant, nous utilisons le même organisme physique, notre corps physique dans cette vie, comme support de notre concept du Moi. Quand nous mourons physiquement, nous devons chercher un autre support physique, un autre corps.
Une question importante demeure sans réponse. S'il n'y a pas de Moi continu, qu'est-ce qui assure alors la continuité d'un instant à l'instant suivant et d'une vie à l'autre ? Il y a visiblement une forme quelconque de continuité - aucun de nous ne devient une personne totalement différente à chaque instant et le bouddhisme insiste sur la continuité karmique de vie en vie. Exprimé simplement, ce n'est rien de plus qu'une idée - une idée du Moi - qui renaît encore et à nouveau. C'est la croyance fermement ancrée en chaque individu et selon laquelle il existe comme entité solide et continue. Cette croyance est entretenue par l'ignorance de la situation réelle, ignorance elle-même encouragée par des comportements particuliers de fuite qui se répètent d'instant en instant et de vie en vie. C'est la perpétuation d'une illusion, pas d'une réalité substantielle. Chaque instant d'illusion conditionne et suscite un nouvel instant d'illusion reproduisant la même structure. Mais il existe toujours un intervalle dans lequel on peut faire chuter l'idée illusoire du Moi. Cette succession d'idées du Moi discontinues mais karmiquement liées est appelée un courant de vie. Ce courant de vie contient toutes les conséquences des actions antérieures, conséquences qui, à cause de l'ignorance, ont leur traduction dans une série de renaissances. Chaque élévation de la conscience est conditionnée par les élévations précédentes et, à son tour, détermine les conditions d'une élévation ultérieure.
Cependant, une fois l'ignorance détruite par l'expérience de l'Éveil, le courant de la vie est interrompu. Il est incontestable que les personnes éveillées vivent un certain temps avant que ne s'épuise la causalité karmique de leur existence corporelle. Mais, quand elles meurent, elles ne renaissent pas. L'idée d'un Moi, confortée par l'ignorance, s'est dissipée avec l'Éveil. Sans l'idée d'un Moi, il n'y a pas de renaissance. Il est intéressant de remarquer que même la " réincarnation " d'instant en instant de ces personnes, qui dure jusqu'à la mort physique de leur corps actuel, ne se produit pas comme chez les personnes ordinaires. Cela est illustré par les biographies des maîtres illuminés, qui les décrivent typiquement comme imprédictibles et dépourvus de la continuité normale de la personnalité que tout le monde associe avec l'individualité.